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Ce Tramway ne prend pas de voyageurs

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A l’Odéon passe le Tramway de Warlikowski et à priori, il y avait de quoi se réjouir. L’affiche a pour sûr de quoi vendre du rêve : un maître émérite de la mise en scène (Warlikowski), son disciple dans la peau d’un Stanley rustre, le brillant Andrzej Chyra, l’un de ces comédiens que l’on suivrait les yeux à demi clos (Yann Collette) et une star de l’écran et des planches dont le talent de comédienne est indéniable, Isabelle Huppert.

 

Sauf que ça ne prend pas, et que la déception est immense. On aurait vraiment, vraiment voulu l’aimer, on voudrait vraiment, vraiment y croire, mais rien à faire ! Cette dernière création de Krystof Warlikowski est un chagrin pour ses fans, une perte de temps pour les autres.

Revenons sur les raisons d’un échec. Il y a de l’idée, il y a la « patte » très contemporaine du metteur en scène, avec ce grand wagon vitré qui sillonne le plateau, avec la vidéo très bien réalisée qui donne un double angoissant aux personnages et une profondeur au champ… mais la scénographie est lourde, un amas de propositions et de pistes toutes différentes, on a de la vidéo, du travail sur la matière (verre du wagon/salle de bains, reflet de la piste de bowling, épaisseur du tissu des canapés…), sur la lumière aussi, et puis on a de la chanson italienne bafouillante, mal interprétée par cette chanteuse déjà médiocre dans Appollonia, et dont on ne comprend toujours pas pourquoi Warlikowski la fait intervenir. Enfin, pour couronner le tout et parce que sans doute, il ne manquait que cela, un texte de Mouawad, est projeté pendant d’interminables minutes (durant lesquelles on ne peut se distraire de la lecture laborieuse puisqu’il ne se passe rien d’autre sur le plateau), une histoire de chevalier dans un vieux Français quasi inintelligible ; à priori rien à voir avec la pièce. Le public assiste, perplexe, à l’amoncellement d’idées scénographiques qui ont chacune un sens bien caché, chacune leur cohérence mais peut être trop ou pas assez de raisons d’être ; qui chacune en tout cas arrivent comme un cheveu sur la soupe.

Alors on s’accroche, on se dit que quand même, tout va se déclencher, qu’on va être emporté, forcément, avec autant de talents sur les planches ! Et on attend. Mais en vain.

La direction d’acteurs n’est pas mauvaise, c’est sûr, mais Isabelle Huppert prend une telle place ! C’est une pièce qu’on dirait faite pour elle, un rôle réadapté pour elle : où est donc la Blanche pure et naïve que Stanley et la grande ville moderne finissaient par corrompre chez Williams ? Ici, Blanche nous apparaît pour la première fois folle à lier, internée, aux prises avec ses délires ; et les moments où elle retrouve ce visage d’héroïne d’abord joyeuse tout juste sorte de l’enfance dans le texte, se compte ici sur les (deux) doigts d’une main. Bien sûr, Isabelle Huppert joue très bien ce personnage lubrique et névrosé, seulement peut être pourrait-elle, un jour, se mettre à l’épreuve sur une partition qui lui est moins familière ; on le sait, qu’Huppert sait très bien rendre humaine la perversion. On aimerait aussi la voir nous surprendre parfois, mettre à profit son talent là où on ne l’attend pas.

Répétons-le néanmoins : la direction d’acteurs est très bonne. Nous ne lui enlèverons pas cela. Le metteur en scène polonais est un chef d’orchestre excellent, passé maître dans l’art de faire vivre les talents d’une troupe. Seul problème cependant : Blanche prend une telle place que tous ces petits camarades sont presque invisibles. Fantômes qui jouent comme l’on se fait oublier dans une situation gênante, ils sont sur scène tout au service du talent d’une Blanche peu crédible.

Et puis lorsque l’on n’est pas en train de chercher dans tout cela la cohérence, on se prend soudain à chercher le texte. Et oui, parce qu’avec tout ce fatras, on en oublierait presque qu’il y a un roman, là dessous ; et pas n’importe lequel, un grand classique, de ceux que l’on dit pourtant impérissables, ce Tramway nommé Désir de Tennessee Williams. Et bien en cela, l’adaptation s’est faite magicienne ; tous ces talents conjugués ont réussi un tour de passe-passe difficile : le texte a disparu dans leur chapeau. Mais où sont donc passés Tennessee Williams, sa poésie et l’intelligence de son univers, dans ces deux heures quarante de vaine patience, desquelles l’on sort profondément déçus ?

Un Tramway d’après Tennessee Williams, mise en scène signée Krystof Warlikowski, avec Yann Collette, Isabelle Huppert, Andrzej Chyra, Florence Tomassin…

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